jeudi 4 décembre 2008

Le libéralisme est-il une idole ?

Si un agent économique est dans une situation de choix, il fait le choix qui lui apporte le plus de valeur.

Ceux qui posent le libéralisme comme idéal prétendent que la somme des choix des agents économiques est donc plus efficace pour produire de la valeur; les monopoles publics réduisent les choix et sont moins efficaces.

Toutefois, les libéraux souhaitent réguler les choix nuisibles tel que le choix de vendre un produit avec des vices cachés (les "libertariens" refusent ces régulations).

Les libéraux sont troublés par l'existence même de l'intervention publique, comme les collectivistes sont troublés par l'efficacité supérieure des mécanismes concurrentiels.

Mais pourquoi ce trouble persistant de part et d'autre ? Car ces courants de pensée ont une caractéristique commune. Ce sont des pensées modernistes. Ils raisonnent en termes quantitatifs, et échappent au discernement qualitatif.

Or la production de valeur est loin d'être une entité homogène. La production de valeur présente des variations qualitatives.

En particulier, la valeur est plus ou moins cessible sur un marché. Donnons quelques exemples du caractère plus ou moins cessible de la valeur :


LA VOITURE

Une voiture peut avoir un vendeur intéressé, et un acquéreur solvable. La voiture est très cessible.

L'AIR PUR

L'air pur ne peut être vendu par personne car le vendeur et l'acquéreur sont trop diffus. L'air pur est quasiment incessible; tout au plus pourra-t'on utiliser la présence d'air pur pour faciliter une vente.

LA VOIRIE

La voirie peut avoir un vendeur et un acquéreur, mais les conditions pratiques de la vente sont difficiles. On peut vendre l'utilisation de portions d'autoroute car c'est possible en pratique, mais il est plus difficile en pratique de vendre l'utilisation d'une rue.

LES PRESTATIONS MEDICALES

Les prestations médicales trouvent facilement des vendeurs et des acheteurs. Mais le marché est déséquilibré car plus la maladie est grave et longue, moins le malade a de ressources pour payer. La répartition dans le temps de la capacité de l'acheteur par les mécanismes d'assurance privée est insuffisante. Cette répartition évince par exemple les handicapés de naissance.

LE LOGEMENT

Un logement peut avoir un vendeur intéressé, et un acquéreur solvable. Le logement est très cessible.

LE RESEAU FERROVIAIRE

Le réseau ferroviaire peut avoir un vendeur intéressé et un utilisateur solvable. Mais l'atteinte à la propriété privée nécessitée par le passage des lignes fait que le vendeur aura des difficultés à produire avant de vendre.

***

Au fil de ces exemples, on voit que les valeurs sont plus ou moins cessibles.

Si l'on veut bénéficier d'une valeur difficile à vendre, par exemple l'air pur, il y a deux solutions, qui peuvent être combinées entre elles :

1) L'altruisme - plus personne ne rejette d'air vicié par altruisme

2) La décision collective - la collectivité réglemente les rejets d'air vicié.


L'intervention collective optimale (CO) est donc un rapport entre la valeur (V) et la cessibilité (C), déduction faite de l'altruisme (A).

En abrégé :CO = V/C - A


Mais une fois cette doctrine découverte, il reste du chemin à faire.

En effet, l'intervention collective elle-même a une dimension qualitative. L'intervention peut être une exécution directe de la prestation par des agents rémunérés par la collectivité : la police, par exemple. L'intervention peut être l'édiction d'une règle de fonctionnement à peine de sanctions pénales : par exemple instituer une interdiction de conduire saoul. L'intervention peut-être la création d'un cahier des charges pour l'exécution d'une prestation par des agents privés : par exemple faire construire un pont par une société de construction qui répond à un appel d'offres.

Une fois le degré de collectivisation déterminé par l'équation (CO = V/C - A), il reste à définir les modalités de l'intervention collective. Plus CO est élevé, plus la réalisation sera directe, et plus CO est bas, plus la réalisation est délégable.

( NOTA : il faut discerner entre collectivisation optimale et centralisation optimale. Ces deux notions sont sur un plan différent, et leur confusion conduit là aussi à des gaspillages. La décentralisation optimale est en proportion du caractère duplicable de la chaîne de production).

Les mécanismes de l'économie de marché sont à coup sûr les plus efficients lorsqu'une valeur est cessible. D'ailleurs, chaque fois que l'intervention collective est exagérée, c'est un gaspillage.

Mais les valeurs incessibles ou peu cessibles nécessitent soit un bon niveau d'altruisme, soit une intervention collective, soit une combinaison des deux facteurs. Plus l'altruisme est élevé, plus l'intervention collective est inutile. L'inverse est vrai : plus l'intervention collective est forte, plus elle affaiblit l'altruisme. Par exemple, si l'enseignement est dispensé par des fonctionnaires d'Etat, et tous les frais payés par la collectivité, les solidarités familliales ne sont plus mises en oeuvre pour financer ces dépenses.


***

Le deuxième commandement du Décalogue est "tu ne fera pas d'idole". Cette prohibition de l'idôlatrie est reprise dans l'Islam qui interdit la représentation d'images de Dieu. Que l'on appartienne ou non à l'un des monothéismes, il est intéressant de puiser dans le sens profond de cet interdit.

Si le libéralisme est à tort l'objet d'une idolâtrie, au même titre que le collectivisme, c'est qu'il procède d'une vision quantitative de la réalité. Seule la redécouverte de la dimension qualitative de la réalité permet de rétablir les équilibres et d'éliminer les idolâtries.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

"Si le libéralisme est à tort l'objet d'une idolâtrie".
Ha bon ? par qui ? D’ailleurs, ce n’est pas à mon sens une doctrine, mais une philosophie du Droit basée sur des principes qui me sont chers : liberté, égalité en droits, responsabilité.
Enfin, la déclaration des droits de l’homme de 1789, rien de révolutionnaire…

En revanche, votre analyse du libéralisme confine à l’utilitarisme, qui est une grille d’analyse économique dérivée du libéralisme, mais à mon sens fort éloignée des fondements du libéralisme.

Vous faites fort justement l’analyse du rôle de la collectivité et de l’altruisme (la solidarité, la charité, etc.) Il est d’ailleurs remarquable que « l’altruisme » soit bien plus développé dans les sociétés libérales que dans les sociétés collectivistes (il suffit de comparé la part des revenus des ménagers données à des fonds caritatifs en France et aux USA).
D’ailleurs, le corpus libéral a toujours soutenu le rôle de l’Etat dans ses fonctions régaliennes, par exemple à travers la police et la justice, ce qui permet la garantie de la responsabilité des agents économiques.

Pour faire bref, je vous renvoie à l’excellent document : http://www.dantou.fr/liberalisme.htm
Il mériterait d’être approfondi sur pas mal de points, mais cela suffit pour vous permettre d’y voir autre chose qu’une approche quantitative, purement utilitariste.

philippe psy a dit…

Braocher commentateur anonyme. Effectivement,le sieur Jutteau comment un contre-sens classique, en ce sens qu'il nie l'aspect philosophique du libéralisme pour n'en garder qu'un vague ectoplasme utilitariste, une sorte d'esquisse de squelette protoplasmique, qui est aux antipodes de ce qu'est vraiment le libéralisme.

Le sieur Jutteau serait-il un étatise qui s'ignore ?

Peut-etre que trop aimer la politique, est quelles que soient les idées, le fait d'étatistes convaincus.

En bref,article intelligent qui sent son petit diplômé de sciences-po.

Monsieur Jutteau, vous nous avez habitués à mieux.

Sylvain JUTTEAU a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Sylvain JUTTEAU a dit…

@ "Anonyme"

1) Libéralisme et déclaration des droits de 1789.

Oui, en effet, le texte de 1789 est libéral au sens du libéralisme économique, en particulier par trois principes :

- l'égalité des droits, qui permet à chacun d'être un sujet de droit et de passer librement contrat.

(Cette égalité s'oppose à l'égalitarisme des collectivistes).

- le caractère "inviolable et sacré" (dixit!) de la propriété privée.

(C'est le libéralisme poussé au point d'opérer une confusion entre le sacré et la propriété...! Confusion moderniste caractéristique).

- le consentement à l'impôt, lequel doit être "juste et nécessaire".



Force est d'ailleurs de constater que ces trois principes sont bafoués à tout va par la législation actuelle.


2) vue utilitariste du libéralisme ?

Oui, c'est sous l'angle économique que je me place en l'espèce.

Le libéralisme comprend une autre dimension. Un libéralisme qui confère à la propriété un caractère "inviolable et sacré" sort de lui-même de la dimension utilitariste pour aller chasser sur d'autres terres.


3) libéralisme et altruisme.

Oui, je vous rejoins. vous avez dû lire un peu vite puisque j'écris :

"Plus l'altruisme est élevé, plus l'intervention collective est inutile. L'inverse est vrai : plus l'intervention collective est forte, plus elle affaiblit l'altruisme."

Sylvain JUTTEAU a dit…

@ Philippe Psy

Qui trop embrasse mal étreint.

Le libéralisme a certes plusieurs versants. Je m'intéresse ici au libéralisme économique.

***

Je constate l'efficacité supérieure des mécanismes de marché lorsque la valeur est cessible.

Dont acte.

Mais je constate aussi que par faiblesse les libéraux se sont laissé entraîner par les marxistes sur le terrain de l'idéologie.

Toju

Pythéas a dit…

"Autant de marché que possible, autant d'Etat que nécessaire."
Voila une maxime qu'elle est bonne, c'est le libéralisme social à l'allemande. Et moi, il me plait bien. D'ailleurs, je l'aime bien Angela. Elle dit f*** aux chinois et à Poutine. Elle se méfie de SuperSarko qui dépense de l'argent qu'il n'a pas.
Elle est vraiment bien.

PS : désolé pour mon anonymat, mais mon compte google fait des siennes !

Millie a dit…

Je suis venue à vous via le blog du psychotérapeuthe qui vous décrit comme un avatar du Joker de Full Metal Jacket, et là je dois dire que je ne suis pas déçue!
J'ai rarement vu un libéral lutter aussi courageusement contre l'idéalisation du libéralisme. Ca crève de pureté au point d'en être idéalisable.

Franchement bravo. Un archétype comme vous êtes mérite d'être une idole. - Le plus marrant c'est que je suis certaine que votre narcissique lucidité ne l'ignore pas.

- Terrible chose que d'avoir des amis psychothérapeutes.